Tuesday, May 21, 2024

No Frexit de Frederic Farah

 Je viens de lire "No Frexit" de Frederic Farah, un professeur de science économique qui a interrogé ses élèves d'un lycée de la proche banlieue est de Paris ainsi que ses étudiants d'une université et d'une classe préparatoire dans Paris au sujet de leurs perception et attentes de l'Union européenne.

Il en ressort globalement que, sans éprouver de passion ardente pour la "construction européenne", les jeunes gens la tiennent pour un acquis et ne souhaitent pas que la France se retire de l'Union européenne, comme l'a fait récemment le Royaume-Uni.

La démarche et le constat sont intéressants. 

Il est vrai que l'on interroge rarement "des jeunes" de cette façon-là sur un sujet qui est devenu très clivant et on est surpris des considérations aussi pragmatiques que dépassionnées qui se dégagent de réponses réfléchies aux questions. 

Il me semble bien que, jadis, d'autres générations auraient répondu avec moins de spontanéité et plus de dogmatisme aux mêmes questions. 

Et c'est justement l'un des éléments qui a retenu mon attention. La génération qui avait été jeune avant moi était imbibée de "collectivisme" qui se déclinait en un camaïeu de rouge des marxistes aux trotskistes en passant par les maoïstes. Pourtant, la plupart de ces anciens jeunes professait aussi sa conviction que "la société" est un mal en soi qui "aliène" l'homme.

Ma génération a été baignée dans l'excès inverse. On lui rebattait les oreilles de ce que l'entrepreneur constitue la crème de l'humanité et des Léotard et autres Madelin ânonnaient en français ce que les figures de proue du moment, Reagan et Thatcher, avaient déjà débité en anglais de lieux communs (néo-)libéraux.

En comparaison, les réponses des jeunes interrogés par Frederic Farah tranchent par leur manque d'a priori idéologique. Ce ne serait pas forcément une mauvaise chose si cela n'était pas aussi, peut-être, un symptôme de précoce désillusion à un âge de la vie où l'on a autrefois volontiers rêvé de changer le monde. 

Je vais ajouter quelques réflexions personnelles suscitées par la lecture du livre.

J'imagine que, si un villageois du fin fond du Sikkim me demandait ce qu'est la France, je ne répondrais probablement pas d'abord que c'est constitué d'un président et de différents ministres qui exercent le pouvoir exécutif, d'une assemblée nationale et d'un sénat détenteurs du pouvoir législatif et d'une cour de cassation ainsi que d'un conseil d'Etat au sommet de deux ordres de juridiction.

Je trouve donc interpellant que l'Union européenne se réduise pour les jeunes d'aujourd'hui à des institutions. Ils sont visiblement attachés à l'espace sans frontière intérieure que ménage l'Union européenne mais ils ne semblent pas identifier cet espace comme constituant aussi l'Union européenne.

Certes, l'Union européenne ne recouvre pas tout le continent européen mais elle réunit la plupart des peuples que le monde identifie comme constituant les Européens. De même, les Etats-Unis d'Amérique ne recouvrent pas, loin sans faut, la totalité du continent américain. Pourtant, un ressortissant de ce pays s'appelle bien "an American".

Frederic Farah met aussi en lumière le fait que ces jeunes, bien que certains soient issus d'une immigration récente extra-européenne, tirent une identité forte de leur citoyenneté française.

L'auteur semble vouloir faire ressortir que la France est une nation tandis que l'Union européenne n'est pas ressentie comme telle.

Juriste de formation et de profession jusqu'à mon départ en retraite, je reste toujours très mal à l'aise vis-à-vis de concepts indéfinis ou définis à la façon des menus des auberges espagnoles, composés de ce que chacun vient y mettre. Telle est vraiment la notion aujourd'hui aussi émotionnelle qu'évanescente de "nation". Ernest Renan s'y est essayé dans un discours qui dit plutôt ce qu'elle n'est pas plutôt que ce qu'elle est et, dans "la France contre les robots", Bernanos explique pourquoi il lui préfère la notion de "patrie".

Le mot que nous ont légué les Latins est dérivé de leur verbe "naître". Etymologiquement, c'est par la naissance dans un certain groupe humain que l'on était ou pas de telle nation aux yeux des Romains. Or, s'il y a bien quelque chose qui semble clair dans ce concept devenu aujourd'hui si obscur, c'est  précisément que l'on récuse désormais opiniâtrement qu'il soit affaire de filiation enracinée dans un groupement humain déterminé, ce que les anciens Grecs appelaient "ethnos", le mot dont le pluriel traduisait l'hébreu biblique "goïm".

Si l'on porte ses regards de l'autre côté de la Manche, on  y voit un Etat du nom de "Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du nord". Mais, dans cet Etat, coexistent plusieurs nations respectivement anglaise, galloise et écossaise. Dans le cas de la nation irlandaise, elle est répartie entre deux Etats, illustration saisissante de ce que les notions d'Etat et de nation ne coïncident pas nécessairement. Mais, à tout ceci s'ajoute une autre notion de droit public, "la Couronne". En effet, l'Ile de Man et les Iles Anglo-normandes ne font pas partie de l'Etat Royaume-Uni. C'est à la Couronne d'Angleterre qu'elles sont unies.

Eh bien, c'était EXACTEMENT la situation de la France jusqu'à la révolution de 1789. Le Duché de Bretagne comme le Comté de Provence, pour les prendre comme exemples, étaient rattachés à la Couronne de France. Ils ne faisaient pas partie de l'Etat "Royaume de France". Il existait d'ailleurs une nationalité provençale. Et c'étaient différentes dispositions de droit public qui définissaient les modalités de leur union à la Couronne de France. Dans le cas du Duché de Bretagne, le contrat de mariage de Louis XII et de la Duchesse Anne ainsi que l'Edit de Vannes de 1532 ; dans le cas du Comté de Provence, les 53 articles des déclarations des Etats de Provence de 1486. Il en allait de même du Traité de Romans de 1349 dans le cas du Dauphiné de Viennois. Et, en effet, ces territoires étaient extérieurs aux frontières du Royaume de France occidentale qui résultaient du traité de Verdun de 843 qui avait réparti entre trois royaumes l'Empire de France de Charlemagne et de Louis le Pieux. 

Quand est-ce que cet agrégat d'Etats que constituait la Couronne de France a-t-il pu devenir une "nation" ? Devient-on une nation en une nuit ? Cela vaudrait tout de même la peine d'y réfléchir un peu sérieusement. 

En effet, c'est la fameuse nuit du 4 août 1789 que, dans une exaltation fébrile, des députés sans mandats renoncèrent à des droits et privilèges immémoriaux, résultant d'actes de droit public, dont personne ne leur avait donné la disposition.

Si cela suffit vraiment à constituer une nation, alors il suffira aussi que les députés au Parlement européen se mettent à décider de la dissolution de la France et des autres États membres, de la suppression de leur constitution, de la disparition de leur ordre juridique. Objectivement, c'est cela qui se produisit la nuit du 4 août 1789 et si une nation a pu en résulter alors il n'y a pas la moindre raison de douter que l'Union européenne pourra devenir une nation dans les mêmes conditions.

Certains des politiciens qui se profilent comme "souverainistes" s'épouvantent (ou s'affectent de l'être) de voir l'Union européenne devenir un Etat fédéral. Eh bien, ce fut bien pire lorsque la France se mua en Etat unitaire, une "nation" artificielle imposée d'en haut et de Paris, au mépris des langues, des us et coutumes, des institutions auxquels étaient attachés des peuples distincts et qui étaient des éléments de leur identité. 

Bien sûr que, aujourd'hui, les lois de la France ne s'appliquent pas au Danemark.

Bien sûr que l'édit de Charles VI de 1394 expulsant durablement) les Juifs du Royaume de France ne s'appliquait pas en Alsace, ni dans les Evêchés de Metz, de Toul et de Verdun qu'Henri II avait occupés. Ces territoires ne faisaient pas partie de l'Etat France. Ils étaient rattachés à sa Couronne. C'est différent et, à maints égards, ils étaient juridiquement tenus pour "étrangers".

A la lumière de toutes ces considérations, la prétendue "nation" francaise n'est qu'une Union européenne qui a réussi à oblitérer un passé plurinational qui a survécu longtemps à la nuit du 4 août 1789 car, non, une "nation" ne naît pas en une nuit ... 


 

 

   


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